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Le Temps d’un Crépuscule : Chapitre 40

Le contact de l’eau glacée le fit revenir brutalement à la réalité : le contenu d’un seau venait de lui être déversé sur la tête. Une lumière aveuglante était braquée sur son visage, mais un épais bandeau placé sur ses yeux l’empêchait de voir l’endroit où il se trouvait. Ses mains étaient enchaînées à un mur froid et tout le poids de son corps reposait sur ses bras tendus. Link se redressa en reprenant appui sur ses jambes afin de soulager ses membres supérieurs, rendus douloureux par l’étirement prolongé.

 

Le jeune homme s’aperçut rapidement qu’il n’était pas seul, car une voix forte et caverneuse retentit :

 

« Alors, le voilà, votre fameux Héros du Crépuscule, celui dont tout le monde parle ! Je n’ai jamais eu l’occasion de le voir en vrai.

— C’est bien lui, Général Cadmeen. Ne vous fiez pas à son physique ! Il est plus résistant qu’il n’en a l’air. »

 

Celui qui venait d’être nommé s’approcha du prisonnier et arracha le morceau de tissu qui lui recouvrait les yeux. Ce dernier fut immédiatement aveuglé par une forte lumière provenant du plafond. Il ne distinguait rien, juste des ombres. Le général le dévisagea, d’un air sceptique.

 

« Il n’a pas l’air bien solide. Le travail que je lui destine n’est pas de tout repos. Comment puis-je être sûr que ce gringalet ne va pas me claquer dans les mains ?

— Comme je vous l’ai expliqué lors de notre entrevue dans les couloirs du palais, mon but n’est pas de le tuer. Je veux le voir souffrir le plus longtemps possible. Vous avez comme moi entendu toutes les histoires que l’on raconte sur lui. La moitié seulement prouve ses capacités de résistance et d’adaptation. Vu le prix que je vous en demande, vous êtes gagnant sur toute la ligne. »

 

Link en eut le souffle coupé. L’homme qui l’avait amené de force jusqu’ici était en train de le vendre.

 

« C’est encore un point qu’il faudra éclaircir : le prix ! Pourquoi ne pas en demander plus, si sa valeur est si grande ?

— Parce qu’il s’agit avant tout d’une vengeance ! Je ne compte pas en faire un métier. Vous serez mon unique client. Ce gringalet a gâché ma vie et je veux le lui faire payer. Mais je veux poser certaines conditions. Je vous en ferais part lorsque nous discuterons les termes du contrat. Vous avez émis le souhait d’examiner la marchandise, elle est devant vous ! »

 

Le général s’approcha de Link et commença à l’examiner. Il voulait évaluer la force physique de celui-ci. Le jeune homme se débattit furieusement.

 

«  Ne me touchez pas !

— Tais-toi, un esclave n’a pas le droit à la parole.

— Je vous répète que je ne suis pas … »

 

La gifle magistrale qu’il reçut à ce moment-là lui coupa la parole. Celle qui suivit provoqua un trou noir.

 

Lorsque le Héros du Crépuscule ouvrit les yeux, un haut-le-cœur l’obligea à se tourner sur le côté pour recracher l’eau qu’il avait avalée en tombant dans les douves. Link grelottait et ses vêtements étaient humides. La lumière l’aveuglait toujours, mais elle était différente : chaude et rassurante.

 

En regardant autour de lui, le jeune homme s’aperçut qu’il était couché près de l’entrée du château. Zelda et Corentin semblaient soulagés de le voir éveillé.

 

« Tu nous as fait peur. Une minute de plus et nous n’aurions pas pu te ramener ! »

 

Link voulut parler, mais Zelda l’en empêcha.

 

« Ne dis rien pour l’instant ! Nous allons te faire examiner par un médecin. »

 

Le Héros du Crépuscule se sentit soulevé, mais il était incapable de faire un geste, comme si son corps ne répondait plus à ses volontés.  Le jeune homme tourna la tête vers son sauveur et reconnut le mari d’Iria. Link se surprit à penser que la princesse avait bien choisi le protecteur de son amie et ferma les yeux.

 

Corentin le déposa sur un lit. Ses vêtements humides furent remplacés par des secs. Un feu avait été allumé à la hâte dans la chambre afin de réchauffer le blessé, qui était déjà retombé dans l’inconscience.

 

A son réveil, Link se retrouva de nouveau dans la caverne, mais, cette fois, il était seul. Tous ses efforts pour essayer de se détacher furent vains : la taille des fers était ajustée à celle de ses poignets. La lumière qui l’aveuglait ayant été éteinte, Link en profita pour observer les lieux : de nombreuses chaînes étaient fixées au mur à intervalles réguliers. Le héros du Crépuscule devait se trouver dans un de ses vieux repaires de pirates qui servaient de salle de vente aux marchands d’esclaves.

 

Cette pratique n’avait jamais existé à Hyrule, mais beaucoup de contrées lointaines n’hésitaient pas à exercer le commerce des êtres humains. Link en avait entendu parler, mais n’y avait jamais été réellement confronté.

 

Il fut tiré de ses pensées par des bruits de pas venant dans sa direction. Ses deux visiteurs entrèrent de nouveau. L’un des deux ne lui était pas inconnu. Link ne put voir son visage, mais reconnut facilement l’uniforme de l’armée hylienne. Ce dernier resta en retrait, dans un coin sombre de la grotte. Le général, quant à lui, s’approcha.

 

« Je vous laisse le soin de l’amener à l’endroit convenu, ainsi vous pourrez assister à son entrée en fonction. Il reste néanmoins une dernière formalité à remplir. Détachez-le ! »

 

Deux soldats que Link n’avait pas remarqués sortirent de l’ombre et vinrent libérer ses poignets. Profitant de l’occasion qui lui était ainsi offerte, le Héros du Crépuscule fonça droit vers celui qui l’avait vendu comme une simple marchandise, mais il ne put l’atteindre. Le général par un habile mouvement de la jambe l’avait déséquilibré. Le jeune homme se retrouva rapidement par terre, se débattant de toutes ses forces sous la poigne de son adversaire.

 

« Vous aviez raison, il a une certaine force. Quant à toi, ajouta-t-il à l’adresse de Link, tu ferais mieux de te calmer ! Dans le cas contraire, je me ferais un plaisir de t’arracher la langue. »

 

Comprenant que toute résistance était inutile, je jeune homme cessa le combat. Le général le relâcha et laissa les gardes le remettre debout.

 

« Tu as encore beaucoup de choses à apprendre, comme la façon de te tenir devant ton maitre.

— Je ne sers que la princesse de mon royaume ! 

— C’est ce qu’on va voir ! »

 

Les soldats frappèrent le jeune homme pour qu’il se mette à genoux ! Link releva la tête et observa le général avec un air de défi. Encore un qui croyait pouvoir le forcer à obéir. Cadmeen lui lança un pantalon et une tunique en toile grossière.

 

«  Enfile ça, tu dois désormais revêtir l’uniforme de ta condition. 

— Pas question ! Les vêtements que je porte me conviennent parfaitement !

— Tu refuses ! À ta guise !

— Je ne serais jamais votre propriété, affirma-t-il avec force. Vous n’avez pas d’ordre à me donner !

— Tu es une forte tête ! Ce n’est pas grave, quand tu seras passé par les mains expertes de nos spécialistes, tu ne seras plus en état de te rebeller. »

 

Les soldats immobilisèrent le jeune homme. Ensuite, le général prit le couteau qui était accroché à sa ceinture et s’approcha. Il déchira la chemise et le pantalon de son captif qui tombèrent sur le sol. Apercevant la blessure que Link avait à l’épaule, Cadmeen se tourna vers son homologue hylien.

 

« Vous ne m’avez pas parlé de ce détail ! Cela risque de poser problème. Notre traitement ne peut être appliqué si le sujet est blessé. Cela risque de tout retarder.

— Vous ne me l’aviez pas précisé lors de notre première entrevue. J’ignorais que ce fut important. »

 

Le chef de l’armée de Tradan retira le bandage qui recouvrait l’épaule du jeune homme et examina la plaie.

 

— Cette blessure n’est pas récente.

— Effectivement, cet idiot est tombé en essayant de s’enfuir. Il a fait sauter ses points de suture. Nous avons été obligés de le soigner !

— C’est un vice de procédure. J’ai annulé des transactions pour moins que ça ! »

 

En entendant ces mots, Link eut un regain d’espoir, mais il fut de courte durée.

 

« Le prix dérisoire que vous en demandez comblera ce petit souci, mais j’espère pour vous que ce sera le seul ! »

 

Une fois que les soldats l’eurent lâché, Link n’eut d’autre choix que de revêtir l’uniforme qu’on lui destinait. Quand il fut prêt, les gardes se saisirent de lui et le forcèrent à s’agenouiller à nouveau. Un homme d’âge mûr apparut tenant dans ses mains un petit plateau avec divers instruments : un pinceau, un pot d’encre et un fin couteau. Celui-ci s’installa à côté du prisonnier et se mit à examiner sa tête.

 

Link se débattit avec force. Le général s’approcha et l’attrapa par les cheveux. Ensuite, il le traina vers le mur. D’une seule main, Cadmeen agrippa le Héros du Crépuscule par le col de son haut et le plaque contre la cloison.

 

« Maintenant, tu vas te tenir tranquille pendant l’opération ! »

 

Sur un signe du général, deux soldats attrapèrent les mains de Link et lui remirent les chaînes. Cadmeen tourna la tête du prisonnier pour laisser l’homme âgé pratiquer une petite incision derrière son oreille gauche. Un peu de sang commença à couler de la blessure. Sans en tenir compte, le vieillard trempa son pinceau dans l’encre et l’approcha de l’entaille. Le Héros du Crépuscule sentit le liquide se répandre sur la chair à vif.

 

« Cette marque sera votre laissez-passer. Les soldats aux frontières comprendront que vous amenez un esclave et vous laisseront entrer dans le royaume. Je laisse un chariot à votre disposition pour le voyage. Je vous rejoins là-bas, je dois encore prendre quelques dispositions. »

 

Le général lâcha Link et lui remit le bandeau sur les yeux. Le soldat hylien s’approcha du jeune homme et lui murmura quelques mots à l’oreille.

 

« Tu es désormais la propriété du roi de Tradan. Je te souhaite bien du plaisir dans ta nouvelle vie d’esclave. »

 

Il partit d’un éclat de rire et s’éloigna. Le jeune homme aurait voulu sauter sur son adversaire pour lui faire ravaler ses paroles.

 

« Tu paieras pour ce que tu viens de faire ! »

 

Le soldat venait de se retourner et de lancer un couteau en direction du poignet droit du prisonnier. Heureusement pour ce dernier, la lame ne provoqua qu’une légère entaille sur le dos de sa main. Link ferma les yeux en ressentant la première pointe de douleur…

 

… puis les ouvrit brusquement quand elle s’accentua. Il ramena soudainement son bras vers lui.

 

« Doucement, jeune homme, je voulais juste examiner votre blessure, vous avez là une plaie qu’il convient de désinfecter », lui dit le docteur.

 

Le Héros du Crépuscule regarda autour de lui et vit le visage rassurant de la princesse. Celle-ci s’approcha.

 

« Calme-toi, personne ici ne te veut de mal !

— Pardonnez-moi, je pense que je viens de faire un cauchemar », avoua-t-il.

 

Link s’assit dans le lit et laissa le médecin le soigner. Celui-ci observa la plaie causée par la pierre et posa un bandage après l’avoir désinfectée. Il profita du fait que le jeune homme était éveillé pour procéder à un examen complet.

 

« La perte de mémoire est probablement due au choc reçu à la tête, déclara-t-il, mais pas uniquement. Si j’en crois votre état physique, les sept années que vous avez passées loin d’ici ont dû être éprouvantes. Votre esprit refuse de s’en souvenir pour l’instant.

— Que dois-je faire?

— Rien pour l’instant ! Vous devrez faire preuve de patience ! Il est fort possible que les rêves que vous faites soient des souvenirs distillés pas votre inconscient. Soyez attentif, ils pourraient vous donner des indices. Quant aux autres blessures, elles sont superficielles. Vous avez eu de la chance, mon garçon. Vous seriez resté une minute de plus dans l’eau et personne n’aurait pu vous sauver !

— Merci, docteur !

— En ce qui concerne les douleurs causées par le contact avec cette pierre, pourriez-vous me décrire les sensations exactes que vous avez éprouvées ?

— Au moment où j’ai attrapé la pierre, j’ai ressenti une douleur vive dans tout mon corps, comme si mon sang s’était mis à bouillir à l’intérieur de mes veines. Ensuite, j’ai été recouvert d’un liquide à l’odeur forte qui me brulait le nez quand je la respirais.

— Je vous ai amené la pierre, ajouta Zelda, lui tendant une chaînette avec une jolie pierre rouge.

— Je vais faire des recherches. Il semble, d’après ce que vous me dites, que le produit soit encore dans votre corps. Je vais faire mon possible pour vous trouver un antidote. »

 

Il salua la princesse et sortit. Celle-ci s’approcha de Link.

 

« Que s’est-il passé, lui demanda-t-il. Pourquoi suis-je dans ce lit ?

— Quelle est la dernière chose dont tu te souviennes ?

— Nous avons quitté Toal pour venir ici et nous avons rencontré les soldats de Tradan. J’ignore ce qu’il s’est passé ensuite.

— J’ai poussé le cheval au galop, car je devais impérativement t’éloigner d’eux. Mes gardes ont tenté de les retenir, mais certains d’entre eux se sont lancés à nos trousses. C’est à ce moment-là que tu as perdu conscience.

— Ont-ils réussi à nous rattraper ?

— Je suis bonne cavalière et mon cheval est un des plus rapides du royaume. Nous étions sur le pont au-dessus des douves lorsque tu as glissé de la selle. Je n’ai pas pu te retenir. Lorsque je suis revenue sur mes pas, un combat se déroulait devant la porte et m’empêchait de passer. C’est Corentin qui est parti à ta recherche. »

 

La princesse se tut en remarquant la réaction de Link. Un éclair avait traversé ses yeux bleus.

 

« Sans lui, tu ne serais peut-être plus de ce monde. Lorsqu’il t’a retrouvé, deux soldats venaient de te faire basculer dans l’eau. Pendant que ses hommes chassaient tes agresseurs, Corentin t’a récupéré et ramené à l’intérieur de la citadelle où nous avons pu te réanimer. »

 

Link ne répondit pas, s’enfermant dans le silence. Il ne supportait pas de devoir la vie au mari d’Iria pour la seconde fois. Il allait devoir l’en remercier !

 

Ce fut Zelda qui le sortit de sa rêverie.

 

« Veux-tu me raconter ton rêve ? »

 

Le jeune homme s’exécuta et relata les événements qui s’étaient déroulés dans la grotte.

 

«  En effet, cela ressemble fort à des souvenirs. Les informations que nous avons pu recueillir le prouvent. La bonne nouvelle, c’est que ta mémoire te revient petit à petit.

— Pourtant, je ne suis pas sûr d’avoir envie d’en apprendre davantage su ce qu’il s’est passé. Cet avant-goût m’a amplement suffi.

— Je comprends, mais il faut que tu saches ! En attendant, le médecin a recommandé que tu te reposes. »

 

Zelda l’aida à se recoucher. Soudain, elle poussa un cri lorsque ses yeux se posèrent sur la main gauche du jeune homme.

 

« Qu’est-ce qu’il se passe, lui demanda-t-il ?

— La marque de la Triforce ! Elle a changé ! »

 

Link observa sa main et en resta muet de surprise : le triangle représentant le Courage avait perdu son éclat doré et était devenu violet foncé. Que lui était-il arrivé ?

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